Les pensées de D.
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En ce moment, c'est mon idée fixe et ma crainte n°1, le manque de
temps...
Depuis peu, je gagne plus d'argent mais pour cela je sais que je dois sacrifier la plus grande des richesses : le Temps ! Le temps c'est de l'argent, effectivement, mais l'inverse n'est pas vrai. Tout l'argent du monde ne permet pas de récupérer le temps dérobé, disparu, envolé. A jamais, pour toujours, irrémédiablement. Je ne sais d'ailleurs pas s'il existe une pensée latine, genre "profite de tes richesses matérielles" pour faire le pendant de Carpe Diem.
Bref, comme T., l'arrivée d'un bébé me fait encore plus prendre conscience de mes priorités existentielles et de ce qui est Important.
Etrange comme les opinions évoluent. Entre 15 et 20 ans, je soutenais à qui veut que mon salaire futur m'importait peu, que je voulais avant tout un métier qui me passionne, qui me porte, qui fasse sens avec moi. Il y a eu mes études, de longues années d'insouciance et de méconnaissance totale du marché du travail. Puis il y a eu la prise de contact avec la vie réelle, la galère pour trouver un job dans ma voie, le chômage et puis les boulots par dépit. Au début, on espère
qu'il faut juste payer le billet d'entrée, qu'il est un peu cher mais que ce n'est qu'une question de temps. Mais les années ont passé, les centaines de candidatures n'ont jamais porté les fruits escomptés, et l'on finit par se résigner en partie. On se contente du job et du
salaire qui va avec. On finit même par oublier qu'on a sacrifié à la fois la passion et le salaire.
2-3-5 années passent. Puis on trouve sa condition de moins en moins enviable lorsque l'on regarde autour de soi à diplôme comparable. A gagner 1500 euros par mois pour un boulot alimentaire dans un trou paumé, avec certes des collègues sympas, on finit par être envieux et
dépité. Attention à ne pas devenir aigri. Alors il faut bouger, se secouer, tenter autre chose, ne pas laisser passer sa chance, tenter le tout pour le tout, ne pas avoir de remords plus tard... Quand on a une certaine ambition et un peu d'estime de soi, il ne faut pas laisser la résignation occuper le devant de la scène.
Alors vient le Canada, le plaisir de se frotter à un nouveau monde, d'esquisser une nouvelle vie, de se dégager de certaines contraintes quotidiennes, de vivre dans une bulle revivifiante. Partir à l'étranger, c'est se donner l'illusion de remettre les compteurs à zéro. Le mirage du "tout est possible".
Puis le retour arrive et on retrouve ce qu'on avait laissé en plan. Le pire comme le meilleur. Dans mon cas, 5 mois de chômage, à force on relativise, mais aussi la satisfaction nouvelle de faire mouche, de décrocher des RDV, de convaincre et de faire la différence. Entretemps, la plus formidable des nouvelles tombe d'un petit bout de plastique qui vire au rose, puis l'embauche début février. Depuis, les choses se sont précipitées. Gros travail, grosse pression, grosse galère à se démener dans mon nouveau costume de commercial, un peu seul au monde côté formation, la menace qui plane de me faire larguer au bout de deux mois. Les choses semblent aussi vouloir se détraquer du côté de C., grosses sueurs froides, semaines abrutissantes de travail, de répétition et d'angoisse. Heureusement, l'orage passe, le ciel bleu arrive. C. tient le coup et je transforme l'essai côté boulot.
Là j'émerge tout juste et la fin de mes vacances approchent. L'heure d'un petit bilan en somme, une courte pause et un soupçon de recul. Se faire entre 3000 et 4500 euros par mois (!), whaouh, ça donne brusquement le vertige, ça laisse entrevoir de nouvelles possibilités, bref une bouffée d'oxygène condensé après avoir passé des mois à faire super attention à tout. C'est aussi une sensation un peu vaine de réussite. Voilà ce que les Amerlocs ont fini par foutre dans les cervelles de tout l'occident, la réussite et l'épanouissement par le travail, le fric et les biens matériels.
Perso, j'en connais le prix à payer : penser boulot 24h/24, ne pas compter mes heures, sacrifier toutes mes soirées (adieu resto, ciné et petite bouffe entre amis d'un soir), voir mes WE un peu grignotés du côté des samedi. L'autre jour, avec C, je faisais un tour d'horizon des avantages. Ok, l'argent peut permettre de s'offrir un peu de temps dans l'absolu : une femme de ménage, un jardinier, assez dérisoire au bout du compte. Certes, Céline pourrait travailler à 80% du temps, voire à mi-temps, mais dans ce plan, je suis un peu le dindon de la farce. Ensuite je me suis demandé si l'argent permettait de s'offrir plus de loisirs. En l'occurrence, non, faute de temps
pour les pratiquer. Ou alors seulement des loisirs de luxe, dépenser bcp en peu de temps pour se prouver que ça vaut le coup. Mais bon, pour photographier des papillons, bouquiner, marcher en forêt, faire une soirée poker entre potes (etc), ça sert pas à grand chose. Pour moi, le constat est éloquent : l'argent permet avant tout de s'offrir des biens matériels. De ceux qu'on achète en 5 minutes ou une heure, dans une galerie commerciale, une exposition de peinture, une concession automobile, un magasin de fringues... Pas besoin de bcp de temps pour dépenser un max. Alors certes les biens matériels peuvent participer au confort, au plaisir, à la détente, mais ça reste des
biens matériels. De tristes biens matériels. Des biens matériels pour remplacer des soirées en amoureux, les sourires d'un bébé, des crises de rire avec des potes, du temps avec des parents qui ne sont pas éternels, du temps pour ses passions... La vie quoi.
Bref en quittant la chambre d'agriculture de l'Allier, j'ai perdu un bien rare : le temps pour soi, le temps avec les autres, le temps de vivre et de respirer.
Bref me voilà tiraillé entre un job qui me permettrait de largement faciliter notre future accession à la propriété, de mettre de l'argent de côté pour Co. et ses futurs frères et soeurs, et de garantir nos vieux jours sans se ronger les sangs, et le temps, CE temps qui est irremplaçable, que je ne sacrifierais pour rien au monde. Moi non plus je ne suis pas éternel. Bref, je sais pertinemment que je n'ai pas encore trouvé le compromis à mes errances professionnelles et qu'il me faudra une fois de plus repartir en quête. Mon but pour l'instant, tenir le coup encore un peu, histoire de gagner le maximum d'argent pour épargner et m'en émanciper et me faire une carte de visite valorisable par la suite.
Voilà ce qui me trotte dans la tête en ce moment. Ce sont sans aucun doute les yeux de ma fille, qui pétillent de vie, qui me poussent à réfléchir de la sorte.